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Conférence : les écrivains finlandais modernes

 Notre prochaine conférence aura pour thème « Une indépendance nationale par la création d’une culture nationale ». Elle sera donnée par Tarno KUNNAS, professeur de littérature.

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Rendez-vous le mercredi 20 novembre 2019, à 18h30 à la Maison d’Ourscamp (Paris-Historique), 44 rue François Miron, PARIS 4e Arrt.

- Entrée libre sans inscription préalable -

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Helsinki, le 30 novembre 1939

Helsinki, le 30 novembre 1939

Jarkko ARRA,

pour l’association France-Finlande

publié le 15 octobre 2019, sur www.france-finlande.fr

 

Document téléchargeable ICI au format PDF

 

Au début de l'automne 1939, je venais d'entrer au Lycée Normal de Helsinki. La guerre, encore lointaine, avait commencé quelque part en Pologne. La pression russe sur la Finlande s'étant aggravée, la mobilisation avait été décrétée, suivie de manœuvres militaires et de travaux de fortifications dans le sud-est du pays. En même temps, nous, les enfants de la capitale, avions été évacués vers d'autres écoles, ailleurs en Finlande. À la fin du mois de novembre, le gouvernement pensait que tout danger de guerre était écarté, bien que les négociations avec les Russes aient été rompues. Nous avons donc pu retourner à Helsinki, dans nos écoles, naïvement ignorants de tout ce qui se passait autour de nous et de ce que l'avenir nous réservait. Tout le monde se comportait à l'école comme d'habitude et rien ne semblait indiquer les événements qui allaient suivre.

En Finlande, au mois de novembre, il fait encore nuit quand les enfants arrivent à l'école à 8 heures. Chaque matin, les élèves se rassemblent dans la salle des fêtes pour la prière. Les classiques entrent dans la salle par la droite et les modernes par la gauche, les élèves de terminales se plaçant aux extrémités et nous, les benjamins, au milieu. Le pasteur enseignant la religion, ou le proviseur, tient l'office devant un tableau de marbre blanc où sont gravés en lettres dorées le nom des anciens élèves morts "pro patria" en 1918. Nous ne nous doutions pas alors, que ce tableau serait flanqué de chaque côté de deux nouveaux tableaux de marbre en l'honneur de ceux qui mourront en 1939-40 et en 1941-44 et que parmi les noms inscrits sur ces tableaux, nombreux étaient encore présents à la prière de ce sombre matin de novembre 1939.

Après la prière, les élèves entrent dans leurs classes, les benjamins au rez-de-chaussée, les cadets au premier et les aînés au dernier étage où se trouve la salle des fêtes encore aujourd'hui.

Dans notre classe, la première classique (sixième en France), la leçon de calcul tenue par un homme rondelet et chauve surnommé "Brioche" avait commencé. Cet homme, que nous trouvions alors sévère, ne l'était pas en réalité et avait, de plus, un bon sens de l'humour. Nous avions sorti nos cahiers, un élève était monté au tableau pour calculer un des devoirs et le professeur avait commencé son cours quand brusquement la porte s'ouvrit. Le professeur de finnois, enseignant seulement les cadets et les aînés et qu'on avait surnommé "la Girafe" à cause de sa grande taille et de son long cou, entra dans la classe. Il alla directement vers le bureau de "Brioche" et lui parla à voix basse. Tous deux avaient des mines très graves et nous attendions dans une atmosphère tendue le résultat de cette discussion. Même si "Brioche" se tenait debout sur l'estrade et "la Girafe" à même le plancher, ce dernier devait se courber pour parler à l'oreille de "Brioche".  Enfin, "la Girafe" sortit de la classe aussi solennellement qu'il y était entré et "Brioche", soucieux, nous fixait en même temps que le rouge lui montait aux joues. « Rassemblez vos livres, cahiers et plumiers. Vous allez tous rentrer chez vous dans le calme » nous déclara-t-il. Ces mots furent suivis d'un vacarme épouvantable; tous les cours supprimés pour le reste de la journée ! Nous avions réagi comme tous les écoliers dans une telle situation : cris de joies, bousculades, claquements de couvercles de pupitres et de plumiers. Mais ce brouhaha fut vite arrêté par la voie grondante de "Brioche" : « Silence ! Restez calme et écoutez très attentivement ce que j'ai à vous dire. C'est très sérieux. Vous devez rentrer tout droit à la maison, écoutez-moi bien, j'ai dit tout droit à la maison et sans traîner ». Les petites têtes aux cheveux courts se bousculent docilement dans l'ouverture de la porte et, le sac sur le dos ou la serviette à la main, sortent de l'école en oubliant de se dire au revoir, les uns par la cour vers le sud et les autres par la porte principale.

Je marche seul dans la rue, mon sac sur le dos. Il fait étonnement clair. En face, sur la colline, devant une grande église en briques rouges, un attroupement de personnes fixe le ciel. Que se passe-t-il ? Pourquoi regardent-ils le ciel ? Étrange. Mais le prof a dit de rentrer tout droit à la maison. Je prends le sentier du petit parc, monte les escaliers en courant, évite la foule en contournant l'église par derrière et prends finalement la rue qui descend en pente légère vers la mer. Je me mets à courir sans plus me préoccuper de la foule qui guette le ciel car il faut vite arriver à la maison. Arrivé à la hauteur de la boucherie de mon quartier (dont le boucher appélé au front sera, quelques semaines plus tard, blessé à la tête) à quelques pas de chez moi, j'entends un vrombissement sourd qui s'approche suivi d'un staccato régulier. On dirait des cailloux tombant sur les toits des maisons basses de l'autre côté de la rue. Le vacarme étant à son paroxysme, une grande ombre passe sur la rue alors que des bras me tirent avec force sous le couvert d'un portail et me retiennent en m'empêchant de continuer ma course. « Ne bouge pas ! » me dit la voix, « tu pourras repartir une fois le danger passé ». Ici aussi, tout le monde fixe le ciel et je me mets aussi à le regarder, mais il n'y a plus rien à voir, juste un ciel bleu gris. Enfin on me laisse repartir. Après avoir traversé la rue et tourné au coin suivant, j'arrive dans ma rue, Merikatu, qui longe le bord de mer. Devant notre maison, sur le champ situé entre la rue et le bord de mer, au lieu des quelques taxis habituels, une quantité de voitures étaient stationnées et autour des gens s'affairaient fiévreusement avec leurs valises, comme pour un départ en vacances collectif. Curieux. « Jarkko, rentre vite chez toi, ta mère t'attend et est très inquiète » me dit une voix, et je m'interroge de plus en plus : que ce passe-t-il donc ?

Arrivé à la maison, ma mère pousse un cri de soulagement : « Enfin te voilà ! J'ai déjà tout emballé, va porter les valises en bas, nous partons à la campagne, en Ostrobotnie. C'est la guerre, les Russes nous attaquent ». C'était donc ça. Le téléphone sonne, ma mère y répond et après quelques minutes m'appelle : « C'est ton père, il veut te parler ». Il avait été l'officier de garde à l'état-major la nuit précédente et, depuis le matin il se trouvait au centre d'événements se développant précipitamment. « Jarkko, tu es maintenant l'homme de la famille, occupe-toi des femmes, protège ta sœur, obéis à ta mère et aide la autant que tu le peux. Je dois partir et je n'ai plus la possibilité de venir vous faire mes adieux. Au revoir mon fils et que Dieu vous garde ». J'ai donné l'écouteur à ma sœur et, pensif, j'ai commencé à descendre les valises dans la rue.

Après avoir attendu quelque temps, nous nous sommes retrouvé ma mère et moi avec nos valises dans une voiture. Ma sœur, Helkky, est montée avec la famille de son amie Anita dans un autocar qui partait un peu plus tard. Cet autocar fût attaqué sur la route par un avion russe qui l'a mitraillé sans, heureusement, le toucher. Ma sœur, qui avait huit ans à l'époque, a tellement eu peur qu'elle en a mouillé sa culotte. Arrivés à notre première étape à l'école militaire de Tuusula, les autres enfants se moquaient d'elle, mais le grand frère d'Anita, Jussi, a pris la défense de ma sœur et a fait taire les moqueurs. Helkky n'a jamais oublié ce garçon chevaleresque qui est venu la sauver après ce voyage terrifiant. Moins de cinq années plus tard, à dix-neuf ans, Jussi trouva la mort en défiant, à lui seul, un ennemi dixaines de fois supérieur en nombre au cours du repli des troupes sur la route de la Carélie orientale. Mais, déjà ce soir là à Tuusula, à l'âge de quinze ans, il a montré qu'il était un homme d'une trempe exceptionnelle.

Sous un ciel étoilé, nous sommes entrés dans la salle de gymnastique de l'école pour y dormir sur le plancher. C'était la première, mais pas la dernière fois tout au long de cette guerre d'hiver. Ainsi s'acheva cette journée du 30 novembre, de l'A.D. 1939.

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Helsinki fut bombardée à deux reprises au cours de ce premier jour de la guerre d'hiver. La foule, qui s'était rassemblée pour guetter le ciel, suivait les conseils de la Ligue des nations qui recommandait aux habitants de se regrouper sur des lieux découverts pour permettre aux aviateurs ennemis de les voir et ainsi de les éviter. Contrairement à ces indications, ces aviateurs en ont profité pour les mitrailler augmentant ainsi le nombre des victimes civiles dénombré à Helsinki ce jour-là et s'élevant à 91 morts et 36 blessés graves. Parmi les premières victimes, il y avait aussi un de mes camarades de classe, Mauno, qui fut tué sur le champ de Kamppi près de la gare routière. Lui, comme nous autres, n'avait alors que onze ans.

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Le nom de Jussi Ikonen est gravé sur un des tableaux de marbre commémorant le souvenir des élèves morts sur le front pour la patrie en 1941-44. Un nouveau tableau a été ajouté après la guerre dans la salle des fêtes en souvenir des élèves victimes civiles de la guerre. Le nom de Mauno Hiltunen, élève de première classique (sixième en France), est gravé sur ce tableau. Il est aussi probablement la toute première victime de guerre de notre école.